Explorer la poésie pour apprendre la langue! Pistes didactiques proposées par Suzanne Richard

Poésie en vie, Ateliers de création littéraire, éditions LEP, 2019.

Bien qu’elle fasse partie des plans d’études du primaire jusqu’à la fin du secondaire, la poésie demeure un genre souvent laissé de côté en classe, surtout au secondaire, au profit de la narration, de l’argumentation ou des genres documentaires. Pourtant, la poésie ouvre la porte toute grande, non seulement à la pensée créatrice (une compétence transversale du PER), mais également au travail sur la langue, et ce, tant à l’oral qu’à l’écrit. J’en veux pour preuve les quelques activités ci-dessous, repérées dans l’heureux ouvrage Poésie en vie, Ateliers de création littéraire publié initialement sous le titre Poésie, activités de création en 1986 et mis à jour en 2019 par les éditions LEP. Ce petit recueil d’activités est divisé en 5 parties, selon un classement judicieux des propositions : Libérer l’écriture par le jeu, Écrire en dessinant, Écrire les sons, Réinventer les mots et Varier les plaisirs. On y présente en quelques lignes trente-neuf activités ludiques pour travailler le texte poétique avec les élèves.

Les activités retenues et présentées ci-dessous ont été choisies parmi celles-ci pour leur pertinence, certes, mais également pour la facilité avec laquelle elles peuvent être intégrées aux activités d’écriture quotidienne en classe de français, pour les liens évidents qu’on peut faire avec l’étude du fonctionnement de la langue et pour la souplesse qu’elles offrent en vue d’adaptations diverses.

Fous rire garantis!

Une façon amusante d’apprendre et de travailler la racine des mots est de les réinventer! Étymologies imaginaires (p. 36) et Mots redéfinis (p. 37) sont deux activités qui permettent d’aiguiser le sens d’observation des élèves quant à la formation des mots tout en leur donnant l’occasion de s’amuser avec celle-ci. La première consiste à ne se baser que sur l’apparence et l’utilisation d’un mot pour en décrire l’étymologie et la seconde, à en donner une nouvelle définition à partir de cette même base. On pourrait ensuite comparer les définitions et étymologies trouvées avec les réelles figurant au dictionnaire.

Poésie en vie, Ateliers de création littéraire, éditions LEP, 2019, p.36-37.

Une activité qui permet d’ailleurs d’apprivoiser le dictionnaire avec les élèves est celle inspirée d’un des fondateurs de l’OuLiPo [1], Jean Lescure : La méthode S + 7 (p. 8). Il s’agit de reprendre un texte littéraire assez court, comme une fable, et de remplacer chaque nom, verbe ou adjectif qui s’y trouve par le septième qui le suit dans un dictionnaire. Le résultat est assurément étonnant et franchement désopilant! En plus d’obliger les élèves à revoir les classes de mots, cette activité les amène à explorer leur dictionnaire dans un cadre amusant.

À la manière de…

Un des livres les plus populaires de Raymond Queneau (cofondateur de l’OuLiPo) est sans aucun doute Exercices de style (p. 51). Publié en 1947, il fait encore le bonheur de bien des enseignant·e·s de français avec ses 99 versions de la même histoire. Pourquoi ne pas inviter les élèves à en faire une 100e et une 101e version? Ou mieux, d’écrire un texte en collectif pour ensuite en faire différentes versions, à la manière de Queneau, pour travailler les modalités. On imposera ainsi des variations non exploitées par Queneau ou, au contraire, on reprendra des registres de la version de l’auteur qui amèneront les élèves à exploiter le ton du texte par le vocabulaire connoté et les autres marques de modalité.

Une autre façon de travailler les mots et d’enrichir le vocabulaire des élèves est de leur proposer d’écrire des Lipogrammes (p. 7), c’est-à-dire des textes où l’utilisation d’une lettre est défendue, à la manière de Georges Perec dans La disparition [2]. Ainsi, on leur fera transformer un court texte déjà écrit par elles et eux – ou par un·e auteur·e à l’étude – en remplaçant tous les mots contenant la lettre interdite. Ces mots ne doivent toutefois pas modifier le sens du texte, d’où un travail rigoureux de recherche de synonymes.

Célébrer l’imaginaire

L’activité L’un dans l’autre (p. 55) allie créativité et travail sur le vocabulaire. Ce jeu poétique, inventé par André Breton – souvent désigné comme l’un des pères du surréalisme littéraire -, consiste à rapprocher deux termes complètement éloignés l’un de l’autre et choisis au hasard en trouvant le plus de similitudes possibles entre eux pour enfin les placer dans un court texte qui s’en inspire.

Poésie en vie, Ateliers de création littéraire, éditions LEP, 2019, p.55.

La créativité est également à l’honneur lors d’élaboration de Calligrammes (p. 23). Ce genre, expérimenté d’abord par Guillaume Apollinaire [3] au début du siècle dernier, conjugue calligraphie et idéogramme, d’où le néologisme créé par le poète français. Il s’agit de disposer les vers sur la page de sorte qu’ils forment un dessin illustrant le sujet du poème. Ce dernier peut d’abord être créé par les élèves ou il peut être choisi parmi une liste proposée en classe pour composer ensuite une anthologie thématique.

Enfin, une autre façon d’apprivoiser l’écriture poétique est de composer des Haïkus (p.49). Cette forme poétique brève d’origine japonaise consiste à exprimer, en 17 syllabes au total, soit trois vers de 5, 7 et 5 syllabes, un message simple et authentique. Ayant souvent comme thème la nature, les haïkus sont particulièrement intéressants pour dire autrement et en peu de mots des petits moments de la vie quotidienne. Ils plaisent généralement aux élèves parce qu’ils sont à leur portée. Ils permettent de travailler encore ici le vocabulaire, la contrainte du nombre restreint de syllabe obligeant à trouver le bon mot pour s’exprimer.

Séparés par les nuages

Les deux canards sauvages

Se disent adieu.

Matsuo Basho

Ces quelques activités montrent comment il peut être simple et amusant de faire de la poésie en classe avec les élèves tout en gardant en tête le développement des compétences à écrire et l’acquisition du fonctionnement de la langue et du lexique. Chacune d’elles peut trouver un prolongement dans la lecture d’œuvres poétiques ayant la même forme ou les mêmes thèmes ou dans des activités de communication orale allant de la récitation des poèmes créés à une Nuit de la poésie! Dans tous les cas, il s’agit d’activités ludiques qui prennent sens dans la création et dans la liberté des jeux possibles avec les mots et qui démystifie un genre trop souvent laissé à la porte de la classe de français.


par Suzanne Richard, Didacticienne du français, Professeure associée HEP Vaud

[1] L’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) est un groupe littéraire fondé en 1960 et qui vise à élaborer et à expérimenter de nouvelles contraintes d’écriture littéraire. Pour plus d’information et pour des exemples, visiter le site https://www.oulipo.net/ .

[2] Publié en 1969 chez Gallimard, La disparition est un roman de 300 pages ne comportant pas une seule fois la lettre e, pourtant la plus utilisée en français.

[3] Apollinaire, G. (1918). Calligrammes. Poèmes de la paix et de la guerre 1913-1916. Paris : Mercure de France.

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